Catherine Deneuve
En discutant avec Antonio Moscogiuri.
Peu de visages ont été observés d’aussi près che celui de Catherine Deneuve, et aucun, peut-être, n’a captivé le regard avec une assurance aussi sereine. Lumineuse et naturelle, elle porte en elle une énigme qu’aucun objectif n’a jamais pleinement élucidée, et c’est sans doute pourquoi la caméra ne se détournera jamais d’elle.
Pour CAP 74024, elle est moins une invitée que ce qu’elle a toujours été pour le magazine : une muse. L’une des rares femmes à avoir marqué si profondément le cinéma, la mode et la culture moderne, tout en restant entièrement elle-même. Elle ne joue pas l’élégance, elle l’incarne. Et la recevoir au fil de nos pages est, pour nous, l’accomplissement d’un vœu de longue date.
C’est un privilège d’accueillir une femme aussi incomparable, et un cadeau précieux que d’avoir partagé un moment en sa compagnie, tant sur le plateau qu’en tête-à-tête lors de notre entretien. Son charme est tissé dans sa façon même de se mouvoir dans le monde. La rencontrer permet de comprendre instantanément que l’allure est un don que l’on possède ou que l’on n’a pas — et Catherine l’irradie plus pleinement que quiconque.

Commençons par quelque chose de simple, Catherine, qu’est-ce qui vous vient à l’esprit quand vous pensez au début d’une journée ordinaire. Y a-t-il un rituel qui l’ouvre ?
Je dirais un café. Un bon café, voilà — c’est tout. Je n’ai pas de rituel, non.
Y a-t-il un bijou, peut-être même de port quotidien, rien de couture, auquel vous êtes attachée de façon irrationnelle ? Que vous considérez comme votre talisman ou simplement votre porte-bonheur ?
Je ne suis pas du tout “ talisman ”, pas superstitieuse. Mais il y a une chose que j’ai toujours avec moi : un petit personnage indien, l’éléphant Ganesh. Un tout petit.
Vous l’avez choisi vous-même, ou était-ce un cadeau ?
Non, c’est moi qui l’avais pris, je crois, quand j’étais en Inde. Une seule fois, mais oui, je crois que c’était ça.

Et si l’on en vient à Pomellato — la Maison vous rappelle-t-elle quelque chose, compte tenu de l’histoire que vous partagez avec elle ?
J’ai eu une longue relation avec leur créateur italien que j’aimais beaucoup, Sergio Silvestris, mort il y a quelques années. Il était avec Pomellato au tout début, et c’est là que je l’ai connu. J’y étais très attachée — on a fait tant de choses ensemble, tant de photos, des photos où je portais des bijoux Pomellato. Une fois il y a eu une grande vente de charité et j’étais montée sur scène pour aider. On m’a offert quelque chose de vraiment extraordinaire, la pièce la plus importante de l’époque : une très grande croix en or, avec une pierre… pas une améthyste, non — un peu plus rouge, mais pas un rubis non plus. Une des pierres qu’utilise Pomellato. [Rubellite, ed.] Je ne me rappelle plus son nom, seulement qu’elle était rouge. Et c’était vraiment extraordinaire. Un très ancien attachement vraiment.


Venons-en aux gens. Quelle est la chose, l’aspect de la personnalité, qui vous fascine le plus chez les autres, chez les personnes que vous rencontrez ?
Je dirais le regard, d’abord. C’est le regard évidemment. Et puis l’esprit, si vous voulez.
Y a-t-il quelqu’un, rencontré récemment, dont le travail vous a frappée ?
Tant de gens. Mais il y en a une que j’admirais énormément, et qui vient de nous quitter il y a quelques jours — celle qui avait créé Persepolis, film pour lequel j’avais fait une voix, je parle de Marjane Satrapi.


En passant d’un sujet à l’autre, y a-t-il un parfum ou une chanson qui vous rappelle un beau moment et qui fait surgir dans votre mémoire une image précise de votre enfance?
Pour moi, c’est absolument le parfum que portait mon père, Le Cinq de Molyneux. Il l’avait toujours sur son mouchoir. C’est toujours lui, cette odeur que je n’oublierai jamais.
C’est quoi votre coin préféré de Paris?
Je dirais l’Aquarium de la Porte Dorée, dont le mobilier était, et l’est toujours d’ailleurs, de Ruhlmann.
Y a-t-il une ville, hors de France, où vous vous sentez chez vous ?
En Italie, en général. Je la comprends bien, je parle l’italien, et la langue rapproche — les gens, vous voyez. Oui, je dirais l’Italie.
Un endroit en particulier ?
Spécialement Lucques. [Lucca, ed.] Le père de ma fille y a une maison dans les collines, que j’adore. J’y retourne encore ; elle est toujours là.


Après toutes ces années de tournage, y a-t-il encore quelque chose, dans le processus du cinéma, qui vous surprenne: la magie du cinéma, en somme ?
C’est que, quel que soit le nombre de films, si attentive qu’on soit — et je suis très attentive, pas seulement à mon rôle — c’est toujours autre chose. C’est toujours quelque chose de nouveau, à chaque fois. Cette surprise, “ La ” surprise.
Avez-vous jamais pensé à passer derrière la caméra pour diriger ?
[Elle rit, ed.] Non, jamais ! Ça, jamais. Ça n’a rien à voir, on est d’un côté ou de l’autre. C’est comme Alice au Pays des Merveilles : on est d’un côté, ou bien on est de l’autre, pour moi.

Une dernière chose Catherine, quel est le souvenir le plus étrange et le plus surprenant que vous gardez d’un tournage ?
Alors, je vous dirais que c’est avec Buñuel. Avant de tourner une scène dans Tristana… Je devais être au balcon, déjà amputée de la jambe, à observer simplement le garçon en bas, le jardinier que je connaissais et qui était toujours auprès de moi — on voyait juste moi qui ouvrais les épaules — donc, des que je devais le regarder comme ça, Buñuel m’a seulement dit ceci : « Surtout, pas de psychologie. » Voilà ce qu’il m’a dit.









